vendredi 16 juin 2017

A propos de l'esprit critique

Les évolutions de la société de l’information depuis 15 ans ont placé la notion d’esprit critique au centre de toutes les attentions, cela pour plusieurs raisons :
-          - la surabondance informationnelle et le « libéralisme cognitif » (Bronner) liés au développement du web. L’esprit critique permettrait de faire le tri, le « filtrage » pour reprendre l’expression d’Umberto Eco. [1]
-          - La résurgence du complotisme liée elle-aussi à la facilité de publication et de diffusion du web, chaque événement marquant entraînant par ailleurs la construction d’un récit alternatif. La « mentalité X-files », selon l’expression de F.-B. Huyghe – mélange de curiosités ésotériques et de délire paranoïaque – constitue aujourd’hui un « problème politique majeur »[2].
-          - L’obsession du faux qui semble planer sur le débat public depuis la popularisation récente, en 2016/2017, du terme post-vérité ou de l’expression anglaise « fake news » (le Brexit et l’élection de Trump ayant servi de double détonateur à cette obsession du faux). L’accélération du fact-checking (création du Decodex et de Crosscheck, par exemple) témoigne également du phénomène.
Face à tout cela, la notion d’esprit critique est parfois  invoquée comme l’esprit saint, qui devrait illuminer et prémunir définitivement des dangers du faux tel un vaccin.  Mais la notion d’esprit critique paraît parfois manquer de réelle substance et être condamnée à demeurer diffuse, insaisissable. Peut-on définir l’esprit critique précisément ? Est-ce un objectif atteignable, une compétence mesurable ? Peut-elle-même être un objet d’enseignement ?


Célèbre paréidolie photographique avec visage christique. Domaine public.


L’esprit critique est-il un objectif pédagogique ?

La notion d’esprit critique (formulée parfois comme « distance critique ») apparaît à cinq reprises dans le Socle commun. La formation de l’esprit critique y apparaît comme essentielle. Pour autant, il apparaît difficile de transmettre l’esprit critique comme on transmettrait un savoir, un savoir-faire ou une compétence, sans doute parce qu’il s’agit un peu de tout cela à la fois et d’autres choses encore. La notion paraît insaisissable[3].
Enseigner l’esprit critique relève selon Alexandre Serres d’une « illusion pédagogique » : il s’agirait plus selon lui d’une finalité, et non d’un objectif pédagogique à proprement parler. L’esprit critique n’est pas une baguette magique qui prémunirait définitivement des maléfices du faux, c’est avant tout le fruit d’une culture générale et d’une culture médiatique acquises sur le long terme (même si la question de son acquisition paraît aujourd’hui urgente). Clairement, l’esprit critique ne se décrète pas. Tout au plus pourrait-on parler d’une démarche intellectuelle qui ne s’arrêterait jamais – c’est une formation infinie. Outils et méthodes peuvent être transmis mais  ne remplaceront pas la culture générale nécessaire à l’interprétation des données récoltées. Il n’existe pas de boussole clé en main à transmettre aux élèves, la meilleure armure étant sans doute cette solide culture
C’est ce que semble dire encore une fois Umberto Eco ici :
« J’ai fait récemment une recherche sur le Saint-Graal : j’ai trouvé trente sites. Comme je suis assez informé sur le sujet, je n’ai pas eu de mal à voir qu’il y en avait un de caractère philologiquement correct, deux correctement encyclopédiques et que tous les autres étaient le fait de fous occultistes délirants. Je suis pour ainsi dire un expert sur le sujet : mais le pauvre malheureux qui aborde pour la première fois le thème du Graal, comment fait-il pour filtrer ? Il peut tomber à la merci du premier charlatan venu qui a fait un site. »[4]
Une grille d’analyse de sites web permettrait-elle à un internaute plus profane de parvenir au même tri et à la même analyse ? Sans doute pas totalement.

La position délicate de l’enseignant : l’équilibre sur « la ligne de crête »[5]

L’enseignant valorise l’art du doute, encourage donc la distance critique mais prend du même coup le risque d’encourager le doute perpétuel, la croyance en une réalité cachée, la crainte paranoïaque d’être plongé dans un univers médiatique fait de faux-semblants et de pièges. Pour prendre un exemple extrême, un élève m’a ainsi demandé si toutes les images étaient fausses après un cours sur les différentes façons de faire mentir une photographie. Mettre en garde contre le faux conduit paradoxalement à chasser l’idée même du vrai.
La situation de l’enseignant et notamment du professeur-documentaliste est inconfortable. D’autant qu’une autre difficulté se cache aussi dans cette situation pédagogique paradoxale :  il y a en effet presque une injonction contradictoire à vouloir former l’esprit critique des élèves tout en les mettant en garde contre les discours du faux (complotisme, pseudo-sciences) qui prétendent justement souvent s’appuyer sur la critique d’un discours dominant, à l’instar du complotisme qui « se présente à nous paré des atours prestigieux du scepticisme et de la pensée critique. »[6]
Le risque est de laisser entendre que l’esprit critique ne doit s’appliquer qu’à des sources cataloguées comme douteuses par une instance supérieure (à l’image de la démarche du Decodex créé par les décodeurs du Monde) et ne concerne pas les autres sources dont la fiabilité a été définitivement décrétée, validée par cette même instance. L’esprit critique semble ici s’arrêter aux portes de la bienséance.
Dans le même ordre d’idée, un autre écueil serait de disqualifier d’emblée certaines questions considérées comme loufoques (intelligence extraterrestre) ou certains discours critiques considérés comme trop subversifs. On pense ici par exemple à la controverse entre Frédéric Lordon et Rudy Reichstadt ou encore à un Jean-Claude Michéa qui évoque dans L’Enseignement de l’ignorance  la Trilatérale créée entre autres par Zbigniew Brzezinski – cette commission et ce personnage étant très présents sur nombre de sites complotistes et farfelus. Pour autant, reprocher à Michéa d’en parler relèverait du sophisme de la culpabilité par association : ce n’est pas parce que le sujet est traité de façon grotesque dans le délire complotiste que tout questionnement sur ce sujet se retrouve de facto invalidé. Cela vaut aussi pour la question de l’intelligence extraterrestre : ce n’est pas parce que la toile regorge de sites indigents et grotesques sur ce sujet qu’il ne constitue pas une question scientifique légitime (d’ailleurs prise au sérieux depuis longtemps – voir le programme Seti ou le rapport Cometa en France).


Couverture d'une édition russe de 1912 des Protocoles des sages de Sion, célèbre faux antisémite  fabriqué par la police secrète russe. Ce faux constitue un exemple de la théorie du grand "complot mondial". Domaine public.


Finalement, quel angle pédagogique pour aborder cette problématique ?

En dépit de toutes ces difficultés, il est impossible d’écarter prudemment la question parce qu’elle s’impose à nous pour toutes les raisons énoncées dans l’introduction. Comme le dit Olivier Le Deuff, on ne peut laisser volontairement dans l’ombre une thématique aussi omniprésente. Quels pourraient être les éléments d’une approche peut-être susceptible de contourner les écueils évoqués plus haut ?
- Une prudence dans l’approche de certaines thématiques. La question n’est pas sans risques, on se heurte à « l’appareil de croyance des élèves » (Le Deuff) dans le cas du complotisme. Travailler sur le « moon hoax » avec des élèves n’implique pas les mêmes arrière-plans politiques et religieux que travailler sur le 11 septembre, par exemple. L’approche frontale de certains sujets peut être dangereuse.
- Pas de positionnement moraliste : le repli sur une position de magistère moral risque de se heurter à l’effet boomerang. Comme l’écrit Pierre-André Taguieff à propos du complotisme : « Pour celui qui croit à un complot, contester l’existence du complot, c’est prouver qu’on fait partie du complot ».[7]
- Appui sur les compétences info-documentaires,  sur un outillage et un  protocole d’analyse : démarche d’analyse de la source (date, autorité et motivation de l’auteur, etc.) et réflexe de croisement des sources, étude des sophismes et des techniques de manipulation (le site Cortecs propose une boîte à outils intéressante en ce domaine[8]), outils de vérification de l’origine des images comme Tin Eye... Les vidéos du youtubeur Christophe Michel sont également très riches et proposent une démarche d’analyse critique accessible et claire[9] qui se situent souvent dans un cadre de réflexion proche de celui du professeur documentaliste. Tout ce qui favorise une approche neutre, une démarche rationnelle et dépassionnée paraît essentiel.

La position d’équilibriste sur la ligne de crête n’est pas facile à tenir. L’enseignant doit instiller l’art du doute tout en évitant que cet art du doute ne conduise à douter de tout, forme d’esprit critique dévoyé qui mène tout droit au complotisme. L’esprit critique n’est pas une invitation au relativisme total, ce n’est pas un simple jeu de l’esprit. L’ère de la post-vérité ne signifie pas que la vérité s’est évaporée. La démarche du fact-checking – critiquable sur bien des points, notamment l’illusion d’une neutralité chimiquement pure – a le mérite d’insister sur un point d’ancrage sûr, les faits.  La position d’Eco sur le complot est ainsi simple et factuelle : critiquer la théorie du complot ne signifie pas que le complot n’existe pas. Mais de l’assassinat de César à celui de JFK en passant par les opérations de la CIA en Iran ou au Nicaragua, il ne s’agit que de ce que Eco appelle les « petits complots » en opposition au grand complot mondial qui propose une lecture simpliste et rassurante plaquée sur la complexité du monde. La vérité des petits faits face au faux grotesque et monstrueux.





[1] « A l'avenir, l'éducation aura pour but d'apprendre l'art du filtrage. »
Eco, Umberto (Propos recueillis par Eric Fottorino) – « Je suis un philosophe qui écrit des romans » - Le Figaro [En ligne] – 11/10/2010 – Disponible sur http://www.lemonde.fr/livres/article/2010/10/11/umberto-eco-je-suis-un-philosophe-qui-ecrit-des-romans_1423637_3260.html
[2] Huyghe, F.-B. – Rumeurs, complots & co – Huyghe.fr [En ligne] – 01/02/2016 – Disponible sur http://www.huyghe.fr/actu_1359.htm
[3] « La formation de l'esprit critique n'est pas aisée car il ne s'agit pas d'un fait positif, mais d'un concept qui recoupe des réalités qui ne sont peut-être pas homogènes. »
Pereira, Irène – Comment former à l’esprit critique ? – Slate [En ligne] – 17/08/2016 – Disponible sur http://www.slate.fr/story/121625/comment-forme-t-lesprit-critique
[4] Cité par Zakhartchouk, Michel – Lire Umberto Eco fait toujours du bien ! – Enseigner au XXIe siècle [En ligne] – 20/02/2016 – Disponible sur http://blog.educpros.fr/Jean-Michel-Zakhartchouk/2016/02/20/lire-umberto-eco-fait-toujours-du-bien/
[5] Selon l’heureuse expression de Servane Marzin : « D’aucuns parleraient de « ligne de crête » tant le cheminement de l’enseignant est ici difficile. Comment cultiver le doute sans tout remettre en question ? »
Marzin, Servane – Propositions pour une pédagogie anticonspirationniste – Aggiornamento hist-géo [En ligne] – 15/02/2016 – Disponible sur https://aggiornamento.hypotheses.org/3182
[6] Reichstadt, Rudy – Conspirationnisme : un état des lieux – Note n°11. Fondation Jean Jaurès [En ligne] – Disponible sur https://jean-jaures.org/sites/default/files/note-radic-pop-ndeg11.pdf
[7] Taguieff, Pierre-André – L’Imaginaire du complot mondial – Mille et une nuits – 2006 – p. 45.
[8] Monvoisin, Richard – Sophismes : une petite collection – Cortecs [En ligne] – 20/04/2013 – Disponible sur https://cortecs.org/materiel/sophismes-une-petite-collection/
[9] Michel, Christophe – Chaîne Hygiène mentale – Disponible sur https://www.youtube.com/user/fauxsceptique

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